Pour revenir à mon article Plongée 06 tiré du chapitre du même nom je souhaiterais approfondir, sinon réfléchir le plus objectivement possible, aux conséquences parfois absurdes de telles décisions ou de telles interdictions concernant les problèmes écologiques auxquels nous sommes maintenant confrontés.
En écrivant ces lignes, je n’ai pas la prétention de détenir une quelconque vérité. Mais si je peux participer au débat, voire donner l’envie à quelques personnes jeunes et moins jeunes de s’intéresser dans sa globalité à la dérive de la qualité des fonds marins et de ses ressources surexploitées, j’aurai atteint mon but ; celui de vous sensibiliser – de façon raisonnable et non aberrante – à une cause qui ne concerne pas exclusivement les bénéficiaires des métiers de la mer et leurs salariés.
Nous sommes tous, en effet, concernés par la dégradation des fonds marins, et pas seulement ceux qui y vivent et qui se parent d’écailles ! A l’heure où l’écologie prend de l’essor dans le débat politique français avant les présidentielles – débat dopé par le charismatique Nicolas Hulot – un certain climat « écolo » entre enfin dans les mœurs des foyers français.
Libre à vous de refuser ce problème ou bien, au contraire, comme moi d’y participer dans la mesure du possible et d’y apporter une contribution, même minime, en y discutant simplement.
Comme souvent, comme toujours, l’homme a disposé des ressources terrestres comme bon lui a semblé, les altérant chaque fois jusqu'à les épuiser. Dieu merci les fonds marins regorgent encore de ressources, mais une question aussi légitime que courte reste en suspens : jusqu'à quand ?
Jusqu'à quand en effet aurons-nous encore des filets d’empereurs sur les étales de nos poissonneries (l'empereur est un poisson de grands fonds de la famille des Lethrinidae)?
Il n’en demeure pas moins que l’écologie doit cesser d’être un sacerdoce feint et exclusif des politiques à la veille d’élections. De même que, le devenu maintenant sacro-saint principe de précaution ne doit pas empêcher la recherche scientifique, quel quelle soit, à partir du moment où un comité d’éthique responsable valide les recherches.
La méthode scientifique, rigoureuse, basée sur la méthode expérimentale voulue par Francis Bacon, a eu raison de bien des problèmes, notamment en physique et en chimie, et elle a toujours provoqué le progrès. Continuons donc dans ce sens.
La biologie marine, l’étude des populations aquatiques et de leur reproduction, ou bien la complexité des migrations – dont on sait peu de choses pour certaines espèces, doit suivre ce chemin tout en modérant ces conclusions et ces analyses ; analyses malheureusement rarement justes car mal ou peu renseignées, selon moi.
Alors, pourquoi titrer l’article : « Jojo de retour ? ». Et qui est ce Jojo ?
Par ce prénom insolite, je fais référence au fameux mérou qu’avait croisé l’illustre Commandant Cousteau lors de son périple sous les mers. Attendrie par sa familiarité, l’équipe du Commandant avait appelé ce gros mérou débonnaire : Jojo. Il s’agissait en fait d’un vieux mâle que l’équipe de la Calypso avait plus ou moins apprivoisé devant la caméra en le nourrissant.
Si je cite Jojo dans mon titre pour attirer le lecteur, c’est parce que, avant tout, le mérou est un animal notoire, et que je connais bien pour l’avoir vu évoluer bien des fois le long de tombants sous-marins ou près d’éboulis.
Ce magnifique poisson benthique et hermaphrodite, pouvant atteindre une longueur de 1m20 pour un poids de 40kg et plus en Méditerranée, est le plus grand habitant du littoral méditerranéen, avec une longévité de plus de cinquante ans.
Il est heureux que le Groupe d’Etude du Mérou (GEM) ait pu voir le jour et étudier ses nombreux comportements, ses parades et ses livrées différentes selon… son humeur. J’ai moi-même pu constater ses changements de coloration si étonnant l’été dernier lors d’une plongée à Calvi.
A ma grande surprise, lorsque je me suis approché d’un gros spécimen tapi dans l’ombre d’une faille, son flanc a viré de teinte et, par un bouleversement chromatique génial, l’animal est devenu maculé de blanc. Une fois revenu sur le pont du bateau, un des moniteurs de plongée m’a expliqué qu’il avait sans doute arboré sa « tenue de combat ». Lui-même, une fois au cours d’une plongée, après cette décoloration si soudaine, s’était vu attaquer par un mâle qui le cogna fort de sa tête à plusieurs reprises. Difficile de vérifier ses dires mais faisons confiance à la sincérité de cet arpenteur des fonds sous-marins.
Mais ce qui a fait l’éclat du roi de la méditerranée dans les clubs de plongée s’est retourné contre lui. Sa disparition progressive, imputé à l’époque aux pêcheurs locaux et aux chasseurs sous-marins, a contraint l’état à légiférer et interdire toute forme de capture.
On comprendra mieux, dès lors, que sa pêche soit désormais interdite depuis 1993 par un moratoire reconduit fin 2002 afin de permettre sa survie et sa reproduction. Beaucoup d’encres ont d’ailleurs coulé à ce propos lors de la reconduction du moratoire ; et je n’en rajouterai pas. Parce que l’intolérance et les raisons économiques l’emportent trop souvent sur la sagesse de quelques hommes raisonnables, mais esseulés.
Cependant, il me fallut quelques plongées ces deux dernières années pour me rendre compte, non pas de la disparition des mérous "français" qui revenaient en force sur certaines zones, mais que, paradoxalement, d’autres espèces se faisaient de plus en plus rares, notamment l’espèce appelée rascasse rouge (ou dit chapon) et plus généralement les poissons de la famille Scorpaena (rascasses) qui, eux, subissent finalement une double pression de pêche : celle humaine au sens large et celle de ses prédateurs directs comme les congres et les murènes.
En palmant du côté du Cap d’Antibes cet été (fin juin) – sur donc un espace marin non protégé – j’ai pu constater avec bonheur la recolonisation du biotope par le mérou. J’ai vu autour d’un tombant pas moins de dix mérous en étant équipé seulement de masque, palmes, tuba. Dans une zone relativement réduite et côtière où, d’antan, à la même profondeur, il n’était pas rare de croiser de gros chapons dans les alcôves des tombants, il y a maintenant plus de mérous que de gros labres tels que les merles (labrus merula) ou les tourds (labrus turdus) pourtant très communs jadis. A ce train, je ne donne pas cher des écailles du crénilabre paon (crenilabrus pavo) qui, lui, semble s’en tirer à bon compte. Pour l’instant...
Je ne pense pas que le sort des poulpes soit plus enviable à celui des rascasses. A la tombée de la nuit, je pense même le contraire.
Rappelons que le mérou est un prédateur plutôt sédentaire, actif en début et fin de journée, doté d’une vision binoculaire, et qu’il se classe en fin de chaîne alimentaire. Chasseur à l’affût, il est capable d’accélération foudroyante pour capturer ses proies favorites constituées de crabes et de poulpes.
Mais avant d’affirmer quoi que ce soit, pour expliquer telles ou telles raréfactions et dénoncer un coupable tout trouvé, faisons appels aux connaissances que l’on dispose. Ces a priori, si souhaitables pour certains, sont trop souvent associés aux prémisses d’une erreur.
J’ai souvent entendu dire qu’une zone peuplée de mérous était une zone où il y vivait peu de poulpes, car le serranidé raffole de ces animaux au corps si souple. Or, si l’on en croit une étude menée sur les côtes d’Algérie, le régime alimentaire du mérou se composerait uniquement de 5% de poulpes, ce qui représenterait en tout et pour tout 53% du poids de ses proies ingurgitées.
Peu concluant, alors, d’affirmer que le mérou soit le seul responsable de la raréfaction des céphalopodes qu’il côtoie sur son territoire.
J’ai aussi entendu qu’il faut laisser la nature faire selon ses convenances, ses humeurs, et surtout ne pas intervenir dans la chaîne alimentaire. Les espèces, ainsi, s’autoréguleront d’elles-mêmes.
En d’autres termes : faisons confiance à la théorie de l’évolution de Darwin !
Mais quand un équilibre est rompu – on le voit bien avec le réchauffement climatique imputable aux excès de pollution depuis 40 ans – et quand l’homme saccage de façon irréversible la planète, peut-on encore, raisonnablement, croire au vieux principe de Darwin datant de 1871 ? L’homme peut-il réparer ses erreurs et se fier à la bonne vieille sélection naturelle, laquelle n’est maintenant plus très naturelle ?
Marc Duboisé.




